INAUGURATION DE LA RUE JEAN MARIDOR A PARIS
Lundi le 18 octobre 1954 à 11 heures

 

 

 

 

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Discours de Monsieur Marcel JULLIAN, auteur du livre "Jean Maridor, chasseur de V1" :

 

Monsieur

     Monsieur le Président du Conseil Municipal

 

     Mesdames, Messieurs,

 

     Un enfant du Havre nous vaut aujourd'hui d'être rassemblés ici. Il s'appelait Jean Maridor.

 

     Il fut à l'Aviation Française ce qu'Arthur Rimbaud fut à la Poésie Française : un adolescent fulgurant.

 

     Le héros, vous le connaissez. C'est d'un enfant qui avait un mystérieux rendez-vous avec la gloire, que nous voudrions vous parler. Toute sa jeunesse se passa dans un univers havrais, mouillé de pluie, où la sirène de brume apportait l'appel de la mer et le frisson du naufrage.

 

    Nous étions en 1933.

 

    Imaginez une rue comme celle où nous nous trouvons, transposez la dans une banlieue du Havre. Ce garçon qui vient de sortir de la boutique voisine, avec son tablier d'écolier, pourrait s'appeler Jean Maridor. C'est pour cela qu'il nous est cher, cet enfant de toutes les rues et de tous les jours. Il ne portait aucune étoile au front. Rien ne le destinait au sublime. Il marchait sa petite vie à pas comptés, absolument pur de ce vertige que communique la prédestination.

 

    L'existence se déroulait paisible et sereine.

 

    Il fallut deux interventions du destin pour la transformer.

 

    La première fût un baptême de l'air. Sur l'aérodrome de Bléville, Jean le reçut comme un véritable sacrement. Très vite, on se rendit compte que Maridor n'était, au sol, comme les autres que parce que son élément naturel était le ciel. Là, il s'affirmait exceptionnel.

 

    En quelques jours, le garçon timide et studieux se transforma. Ce qui ne concernait pas l'aviation perdit tout attrait pour lui. Il ne brûlait que d'un seul rêve :

 

    Vivre, c'est à dire piloter.

comme l'avait écrit son idole : Jean Mermoz.

 

    Lorsque sa famille eut accepté de reconnaître sa vocation aérienne, Jean, courageusement, se remit au travail. Il poursuivit parallèlement son métier, son entraînement d'aviateur et ses études. C'est ainsi que, le 20 janvier 1937, âgé de 16 ans, passant avec brio les épreuves du brevet de tourisme, il devint le plus jeune pilote de France.

 

    Sur l'adolescent au visage boudeur, aux yeux dévorés de passion du ciel, allait rapidement descendre l'ombre de la guerre. Grâce à cette deuxième manifestation du destin, Jean Maridor se préparait à devenir le symbole de cette génération dont l'espoir, l'audace et l'abnégation paierait la rançon des désastres.

 

    Engagé dans l'aviation, il arriva à Tours le jour même où fut décrétée la mobilisation générale. Désormais l'enfant portait une armure ; il était raidi à jamais dans une attitude de soldat.

 

    C'est dans cette armure qu'on le coucherait cinq ans plus tard.

 

    Militaire, Jean vit la patrie jetée pêle-mêle sur les chemins de la défaite. Il enrageait ;

 

    "Nous nous battrons à la baïonnette s'il le faut, mais nous les aurons" écrivait-il.

 

    Et il partit, avec cinq camarades qui formaient avec lui la patrouille exilée. Où allaient-ils ?

 

    "Continuer la lutte où nous pourrons ..." annonçait le pilote dans une lettre à ses parents, datée du 17 juin 1940.

 

    Au rendez-vous de la Résistance, Maridor arrivait avec un jour d'avance.

 

    Sa vie en Angleterre fut à la fois exaltante et terrible. Jamais, cet être de loyauté et de passion ne vibra et ne souffrit davantage. Crispé dans son entraînement au combat, il n'accepta aucune des protections de la propagande, aucun des refuges de la stratégie.

 

    Jean Maridor aimait la France, ses rues, ses murs, ses habitants, son ciel. Parce qu'il aimait la France, il voulait en chasser l'ennemi. Mais précautionneusement, comme on écarte une main brutale d'une porcelaine fragile.

 

    Cette exigence forcenée parut le replier sur lui-même et l'éloigner de ses camarades. Bourré de tendresse, imaginez un brûlot.

 

    On l'appela "Le Solitaire".

 

    On avait tort.

 

    Avec nous, se trouve ici, le dernier des membres de la patrouille exilée. En ce moment, ses mains tremblent au souvenir de l'ami disparu.

 

    Lui sait.

 

    Il sait combien Jean Maridor avait soif de compréhension et de camaraderie. Ses premières victoires, ses premières gloires, il les dédia à la patrouille dont le hasard des affectations l'avait séparé.

 

    Puis, il les vit tomber les uns après les autres : Le Bian mort, Leblond blessé, Béasse mort, Traisnel cloué au lit, Gérald Léon mort. Il resta seul.

 

    Insatiable, affamé de risques - comme si le danger qu'il courrait pouvait amoindrir les souffrances de la patrie lointaine - Jean se battit pour six.

 

    Conscient des périls, il avait rédigé à l'intention de sa famille un message d'adieu commencé par ces mots :

 

    "J'espère que vous n'aurez pas à lire cette lettre, mais si cela était, dites vous que votre fils est mort heureux, ayant fait son devoir".

 

    Mais les nouvelles du Havre étaient rares et Jean s'inquiétait.

 

    "Tout le monde est-il toujours là, chacun dans ses maisons ?"

 

    C'était cela, la France, pour lui : des maisons avec des Français dedans.

 

    Juin 1944.

 

    Les Alliés débarquent en France, Jean Maridor vient de se fiancer. Tout concourt à son bonheur.

 

    Pourtant, la dernière photo du héros accuse des traits tirés, des yeux presque douloureux. Jean se bat comme jamais. Il s'attaque aux V1, aux sinistres bombes volantes qui sèment la mort à Londres.

 

    Le surmenage du duel, la proximité du retour, la perspective du mariage contribuent à modeler ce masque de tragédie. Maintenant, Jean Maridor, s'accorde entre deux patrouilles, le temps de penser à lui. C'est la première fois depuis qu'il a revêtu un uniforme.

 

    Alors le destin sent l'urgence. Il intervient avec brutalité.

 

    Le 3 Août 1944, Jean Maridor décolle.

 

    Il court à son dernier rendez-vous.

 

    Le mariage fixé au 11 Août, le mariage annoncé par les journaux, n'est pas pour lui.

 

    Bonne comptable, la guerre qui a pris un enfant prodige, veut rendre un enfant prodige.

 

    Jean Maridor ne nous appartient plus.

 

    Il ne sera jamais à une épouse, à un foyer, à un métier, à un clan, à un ami.

 

    Jean Maridor est tout entier à son premier amour.

 

    A LA FRANCE.  

 
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